Un, deux, trois, 4 ?

18 août 2009

J' expose ici le premier jet de mon "oeuvre", je nomme ce texte ainsi car il sera "long"...
Enfin, pour être pretentieux, j' ai l' intention d' écrire un "livre" !

A savoir que ce qui est presenté ici n' est pas fixe...
Je ne vous donne aucune indications en ce qui concerne l' histoire et tout le reste...
Enfin voilà...  N' hésitez pas à réagir...
Bonne lecture !

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I

 

 





  Battements des cœurs. Par deux. Par trois. Ma perception ne m'en indique pas plus. La rareté de ces boîtes à rythme en ces lieux m'indiffère. Tout est froid, glauque et noir. La seule lueur présente s'échappe par petites poignées de mon sac à dos décousu. Je ne peux qu'entendre la fausse cacophonie des tambours désaccordés de ces carcasses ambulantes que je crois être à mes côtés. Des parois, je ne distingue que les reflets des vitres sales. Je sais que les murs sont capitonés. Je les ai touchés en entrant. Je ne fais plus attention au fracas des roues rouillées sur les rails depuis bien longtemps. Leurs railleries hurlantes sont toujours aussi implicites et mystérieuses. Au touché, je peux dire que ce qui me sert de siège est recouvert de satin, que j'imagine d'un pourpre profond. C'est un train fantôme dépeuplé dans lequel je suis, les entrées se font exceptionnelles. Les entrées se font chères.

  Mon sac lumineux intrigue les quelques voyageurs, je sens leurs yeux cernés sur moi. À leurs soupirs j'entends que je les effraie. Depuis combien de temps n'ont-ils pas vu un soupçon d'étincelle ? Pourtant, mon bocal de poussière d'étoile s'est amoindri. Les places se font chères par ici. Le Croque-Mort, avec sa tête d'ampoule éteinte, n'est pas mauvais marchandeur. Il attendait, somnolant depuis des années, dans sa cabine pointue, éclairé par une minuscule flamme qui dansait en haut d'un bâton de cire. Cette pauvre lueur vacillante se retrouvait déformée sur son visage sphérique et vitreux. Je m'étais perdu dans les allées tortueuses du cimetière d'ampoules pour trouver ce lampadaire à jambes longues. Les chemins sont faits de verre brisé. Des vestiges d'ampoules cassés. Souvenir du règne de lumière disparu. Le faible éclairage qu'offre le morceau de Lune restant accroché au plafond me permet de deviner les innombrables tombeaux entassés qui m'entourent. J'avais fini par apercevoir la pointe acérée de l'enclos où se confinait le Croque-Mort endormi. Sa boule de tête tombait lourdement contre le comptoir, son chapeau haut-de-forme était poussiéreux de ces années resté sur le sol ruisselant de brisures luisantes. Cela faisait des lustres que personne ne l'avait réveillé. Dans un semblant d'éclair d'égarement, je tente ma chance. Je ramasse sa coiffe déchu, des petites lucioles à demi-éteinte s'en échappe, je crois les entendre me dire de m'en aller. Je souffle les monts de poussières, gonfle mes poumons, inspire, expire. Inspire. Expire. 

  « Votre chapeau était tombé monsieur, je vous l'ai ramassé. » Pas de réponse. Je dépose délicatement l'élégant couvre-chef sur les ruines du comptoir, un morceau s'en décroche et chute sur le pied droit du Croque-Mort. Son globe verrier et véreux se relève si lentement que l'on croirait que des nains tracassins le tirent vers le sol. Le temps semble s'arrêter lorsque enfin sa tête se fixe à la verticale. Un long silence se fait entendre. Des paupières invisibles semblent s'ouvrir. Des battements de cils se manifestent. Grincements de dents.

  Son chapeau trônait à nouveau dignement sur sa tête de luminaire avant que je puisse répéter ma phrase. Un frisson à locomotive avait déraillé sur ma colonne vertébrale, il me regardait.

« Une place pour le cercueil en mouvement. » Je savais que toute forme de politesse était à exclure avec ce Croque-Mort. Les bonjours, les s'il-vous-plaits et autres au-revoirs étaient d'une inutilité avenante, il n'en sera pas moins aigri. Il aurait trouvé le coup du chapeau bien futile s'il l'avait vu.

« Qu'avez vous à echanger ? me demanda -t- il avec une voix d'ogre matinal.

- De la lumière en poussière. »

  A ces mots, il se mit à rire à s'en décrocher l'ampoule. Sous ces exubérances assourdissantes, je plongeai ma main dans mon sac pour en sortir une poignée de poussières, lui jeter la poudre aux yeux. Le bruit de ces cendres sur son crâne de verre est inimaginable. Bien évidemment son rire hautement sardonique n'eut pas d'autre alternative que de s'interrompre. Le Croque-Mort, à genoux, essaya en vain de recueillir les particules lumineuses éparpillées sur le sol. Il se releva pour m'annoncer très solennellement qu'une seule poignet de cette merveille lui suffirait à me donner l'accès au cercueil en mouvement. J'accepte. Ma main exécute un deuxième plongeon dans mon cartable abimé pendant que l'être éteint arrache de la souche avec prudence un des précieux billets tant convoités. Nous procédons à l'échange, le morceau de papier cartonné est entre deux de mes doigts et quatre des siens lorsque je fais glisser la poussière d'étoile dans le trou béant qui semble lui servir de bouche. L'impression d'être un chirurgien réanimant un patient me vient à l'esprit. Il se rallume petit à petit. Au fur et à mesure que sa boule de tête s'éclaire, ses doigts recroquevillés se détendent, me permettant ainsi d'obtenir enfin ce que j'étais venu chercher. Proférer quelque remerciement est dépourvu d'intérêt. Je m'en vais, laissant ce lampadaire ambulant s'éblouir de sa lumière retrouvée.

  La barrière de fer rouillé s'ouvrit dans un grincement des plus fracassant. Un escalier tournoyant aux marches déséquilibrées m'attendait derrière les barreaux. Je m'élançais dans une descente vers l'inconnu. Il n'était pas difficile de prévoir l'obscurité qui régnait dans ce couloir étroit. J'avançais à tâtons, manquant de trébucher toutes les deux marches. La descente fut interminable au point que je crus arriver dans le centre de la terre, mais il faisait beaucoup trop froid pour que je puisse y être. Je me suis senti comme happé avant de me retrouver dans ce qui doit servir de wagon. Je pris place au premier siège que j'effleurai. Battements des cœurs. Par deux. Par trois. Ma perception ne m'en indique pas plus.

 

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20 juin 2010

II

     Terminus. Je peux enfin décoller les yeux qui s'étaient accrochés à mon sac, les rendre à leurs propriétaires, les laisser dans leur errance solitaire. Je ne pourrais dire combien de temps cet obscur voyage a duré. Un simple geste, si minime soit-il, devenait un acte démesuré dans ce train rouillé. Les hochements de tête des boucles de grand huit à cent vingt kilomètres à l'heure. Les souffles des cyclones dont même l'œil était violent. Les froissements de vêtements des tremblements de terre. Les craquements de doigts, Hiroshima. Même la poussière était lourde. Mais le tout semblait rester figé, glacé par l'infernal froid ambiant.

Je suis le seul à sortir de ce cercueil en mouvement. Les fantômes de ce train se plaisent dans ce monde rétrécit, assis sur ce satin qui sent le sapin. M'étant installé sur le siège le plus proche de la porte, je n'ai eu aucun mal à m'échapper de ces ténèbres. S'échapper des ténèbres pour en rejoindre d'autres. Un couloir long comme cinq géants allongés mais large comme un demi-lutin donnant sur une pointe de clarté semblait servir de sortie. Je m'engouffre dans l'étroitesse du chemin et un manteau froid comme la mort m'enveloppe le corps. Durant cette traversée, je me disais qu'avec ce que j'avais dans mon sac à dos, j'aurais pu devenir le roi de ce train fantôme, le seigneur du cercueil en mouvement. Mais ce genre de pouvoir ne m'intéressait pas.

Après la traversée longue de cinq géants, me voilà face à des escaliers hauts de cinq géants. Je commence la montée. Je retrouve ces marches blessées par le temps, rongées par la noirceur. De retour à la surface, je souris en revoyant ce morceau de Lune. Elle m'avait manqué. Je ne sais pas par où aller alors je me dirige vers elle. Je me sens en confiance sous son regard étincelant. Alors, j'avance, les yeux à demi-clos, dans la rue qui me semble être un accès direct au pied de la Lune. Comme toutes les autres, cette rue est sale et immobile et silencieuse. Les seules personnes que je risque de croiser sont desdits inconscients. On les nomme ainsi car seuls des inconscients sont capables de rester la tête plongée dans cette mélasse noire qui tapisse les rues. Ce fluide sombre, sans ombre, mais léger comme la moitié d'une aile de libellule, s'accroche et s'enveloppe autour de vous. Vous engloutit. Et vous en faîtes partie.

Je suis l'un d'eux. Je suis l'un d'eux, puisque je suis dehors, dans cette nuit perpétuelle. Et pourtant, je rayonne. Le bruit de mes pas sur le sol résonne et accompagne la symphonie des volets. Les restes de maisons qui peuplent et encadrent cette rue semblent tristes. Sur mon passage, les volets s'ouvrent, se ferment, s'ouvrent, se ferment. Les claquements sont des cris plaintifs, des appels à l'aide. Ces pleurs manquent de me gifler par vague régulière, comme la respiration d'un monstre endormi. Une pulsation. Je me laisse porter par ce rythme et je deviens un chef d'orchestre dirigeant volets et grincements, pavés et craquements. Je me fais l'auteur d'une symphonie d'objets. Compositeur au gré de mes envies, de mon allure. Je suis mangé par le noir, mais tel un illuminé, je ferme les yeux. Je deviens maintenant un musicien aveugle. Les paupières closes, tout s'éclaire et je vois la scène et le public et les instruments. Arrive le moment de mon solo, je m'avance et salue les premiers rangs, ceux du fond, puis les balcons. La pulsation de la musique et les battements de mon cœur et la cadence de mes pas ne font plus qu'un. L'air que j'avale est noir. Je me heurte aux ombres invisibles. J'avance beaucoup trop vite pour une marche funèbre. Les timbales retentissent. Les violoncelles glissent. Les cloches tubulaires sonnent. Les ondes martenot entament leur plainte. Les cuivres hurlent. Ma respiration se coupe. Je ne bouge plus. J'ouvre les yeux.

Cette rue est sale et immobile et silencieuse. Mais il me semble que les maisons sont moins tristes. Je souffle. L'impression d'avoir insufflé la vie à cette obscurité mortelle me fait sourire. Et le silence est beau après mon vacarme organisé. La symphonie recommencera dès mon premier pas. J'avancerai lentement sans faire claquer mes talons. Je sortirai mon bocal lumineux pour me guider. Au risque d'attirer des inconscients, les perturbants dans leur errance. Ce bocal est la seule chose qui me différencie d'eux. Sans ça, je ne suis qu'un corps de plus.

« Neuf, dix, onze, douze, treize... » rebondis entre les murs. Je me retourne, tendant mon bocal pour essayer de voir plus loin. Aucun obstacle. « Dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt... » Et je reconnais la mélodie de ma symphonie. Et pourtant, je peux assurément dire que je suis et étais seul. « Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six. Un, deux, trois... » Je crains de pouvoir affirmer qu'au prochain croisement, je ferais ma première rencontre.

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03 octobre 2010

III

 

Une voix grave chantonne des chiffres et que je le veuille ou non, cette mélodie numérique s'approche de moi. Pourtant, la rue semble toujours être un désert sombre et bétonné. Le doute entre mes mains, je continue à avancer d'un pas lent et silencieux. Je regarde en l'air pour chercher le regard approbateur de la Lune, mais je ne la trouve pas, ça me fait peur et j'accélère ma marche. Sans réfléchir, étreint par l'absence du luminaire sacré, je tourne et ne me rends pas compte que la chanson des nombres se fait de plus en plus entendre. J'avance beaucoup trop vite et les maisons perdent à nouveau le calme que je leur avais apporté et recommencent à me balancer leurs volets délabrés en pleine gueule. C'est un nouveau mouvement de la symphonie que j'orchestre. Un mouvement dur et violent. L'énumération de numéros en est le thème. Je ne m'y attarde pas, oppressé par la non-présence lunaire, je ne remarque pas l'inconscient assis sur le pas d'une des maisons tordues par le noir dévoreur. Le thème se répète, le tempo augmente, cette rue musicale devient arrogante. Les pavés sous mes pieds défilent de plus en plus vite. J'ai le regard haut, scrutant chaque parcelle de ce ciel aux ailes de corbeau. Je cours. Les chiffres m'entourent, m'enveloppent et me poussent. Je trébuche et tombe.

Je me décolle le visage des cailloux qui servent de trottoir et je me vois aux pieds de cet homme qui compte. Il porte un masque d'ombre et un long manteau de brume froide. Ses yeux sont éteints et ses mains pleines de perles noires. Il me regarde fixement et suit mes mouvements, mais n'arrête pas ses calculs. Bien qu'elles soient ternes, ses perles ressemblent à des larmes de plomb pleurées par un monstre que je ne connais pas. Je suis debout face à lui et je peux maintenant voir en quoi consiste cette litanie qui court entre les fenêtres avant de mourir dans ma tête.

Il prenait une à une ces petites sphères sombres et les comptait en les déposant dans une boîte en fer de la taille d'un cercueil de fée. Son regard se tournait toujours vers le mien quand il a brusquement arrêté son inventaire. Il a ensuite fermé et scellé la boîte à l'aide d'une clef qu'il avalait. Il écrivait à la craie blanche le nombre de perles contenues dans le cube en ferraille et recommençait avec d'autres perles et une autre boîte. C'est à ce moment là que j'ai remarqué les innombrables cercueils miniatures pour perles entassés derrière lui.

Il avait gardé une perle entre ses doigts et après avoir sorti une nouvelle montagne de son trésor, il remit cette boule noire au cœur de ce tas nouveau-né. Et il recommença son opération, inlassablement, sans même regarder. Je l'ai observé ainsi le temps de remplir quatre boîtes. Dix-huit, trente-deux, sept et vingt-neuf. Je n'arrivais pas à comprendre d'où venait toutes ces gouttes tristes, ni pourquoi il interrompait son discours mathématique en conservant une boule noire qu'il replaçait ensuite avec les autres.

J'étais tellement effaré par ce personnage que j'en oubliais de ramasser mon bocal de lumière tombé lors de ma chute. J'allais reprendre mon bien, mes yeux ne s'arrachaient pas de ses mains. Une fois le bocal entre les miennes, l'inconscient termine son thème algébrique, une perle toujours entre ses doigts et cette fois-ci il me la tend. Je retourne vers lui, tout doucement. Je contemple ce bras élancé vers moi puis plonge mon regard dans ses yeux. Il avait l'air suppliant. J'ouvre ma main sous la sienne et délicatement il dépose ce petit morceau de noirceur dans ma paume. J'approche le bocal qui me sert de lampe pour examiner l'objet et je vois qu'une lemniscate y est gravé. Je n'ai plus besoin d'explications. Je suis éblouis. Je relève la tête pour le remercier, ou pour lui dire n'importe quoi mais, il était déjà endormi sur les marches de la porte. Il avait l'air apaisé.

En évidence, devant ses pieds, devant les miens, il y avait une boîte en fer de la taille d'un cercueil de bras de fée. Quelque chose me pousse à la saisir et à l'ouvrir. À l'intérieur, un morceau de papier plié où il est inscrit en lettre manuscrite :

« Ces perles noires vous compterez, tant que la lumière vous ne voyez. Au détenteur illuminé, la lemniscate vous confierez. »

Pour quelles raisons dois-je posséder le symbole de l'infini ? De quelle prophétie suis-je la victime ?

La Lune est réapparue, je peux continuer mon chemin sans aucune crainte désormais. J'enfile cette perle gravée autour de mon cou, près du cœur. La lemniscate étincelle le temps d'une respiration et s'éteint. Je reprends ma marche.

 

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15 juillet 2011

IV

Les yeux plantés dans l'astre nocturne, j'avance en aveugle. Lorsqu'une de ses plumes blanches m'effleure, la perle scintille. Elle brille presque autant que mon contenant de verre. Avec deux sources lumineuses sur moi, le risque d'être aperçu s'agrandit. J'enfile alors un manteau de brouillard et un chapeau de nuages pluvieux dans lequel je peux cacher mes étoiles poussiéreuses. Je place la lemniscate derrière ma nuque blanche, elle devient ainsi un grain de beauté insufflant l'infini dans mon système nerveux.

Je me détends et une douce errance voit le sombre jour en lieu et place de ma course effrénée. Je ne suis plus l'athlète essoufflé qui se cogne aux couloirs étroits, je suis désormais un promeneur aux yeux écarquillés dans une forêt d'arbres morts calcinés. Le décor n'en est pas moins noir, je m'y sens comme une corde de piano qu'on aurait mise sur une guitare. Je suis la fausse note, lorsque j'ouvre la bouche, c'est un son dissonant qui s'en échappe. Je n'ai pas le bon ton. Je suis désaccordé, en désaccord avec le fracas silencieux et omniprésent de l'insalubrité des lieux.

L'atmosphère malsaine opère et me force à entamer un chant funèbre. Je commence avec une longue note tenue que je termine très haut. Ce qui aurait dû ressembler à un souffle duveteux s'approche en réalité d'un bruit de vieille balançoire rouillée. Il se met à pleuvoir. Je me tais.

Le ciel semble s’obscurcir masquant plus encore la lumière opaline. Le vide de bruits s’emplit peu à peu de sons de mouvements d’ailes liquides et de claquements de becs mouillés. C’est un tonnerre d’applaudissements humides qui s’abat sur les toits du monde. Sur les toits de tous les mondes. Pour la première fois, j’assiste à l’effrayant spectacle que content les bonimenteurs. C’est une averse passagère. A hauteur de cheminée cotonneuse de fumée, c’est un passage d’Oiseaux de Pluie qui trempe mes os d’une eau froide.

Ces hydroiseaux sont faits de plumes aqueuses et de nuages gris. Ils ne sont pas de mauvais augure mais le climat qu’ils imposent plonge les lugubres rues dans une confusion pluvieuse, les rendant glissantes et les animant d’une molle gestuelle ruisselante. Les trottoirs deviennent des marres sans canards. Mes chaussures se transforment en bateaux. Je ne marche plus, je flotte.

Les gouttes se font de plus en plus tranchantes, mon manteau de brouillard se dissipe. Si je ne veux pas me liquéfier, je dois m’abriter ou m’affubler d’une robe-parapluie. Je choisis l’abri. J’active les moteurs que j’ai aux pieds et dans ma navigation rapide je m’empresse de trouver une porte ouverte. Je me dirige en aveugle dans le dédale de ces flaques. Je jette mes yeux sur chaque porche mais je ne fais que me heurter à des planches de bois fermées.

Les Oiseaux de Pluie avalaient et recrachaient des nimbostratus pour se mouvoir dans la mélasse sombre qui servait de ciel. Chaque battement d’ailes me flanquait une claque de flaque en pleine face. Je commençais à ressembler à une bouteille sans destinataire qu’on aurait lancée à la mer. Une vague de plus et je goûtais à l’ennoiement. Pour éviter de passer l’arme à gauche, pour éviter qu’une autre larme ne me fauche, il me fallait enfoncer la prochaine porte qui me refusait l’accès à son royaume.

Une masse noire et grise semble ramper en s’affaissant de plus en plus vers une entrée entrouverte, se repliant sur elle-même à chacune des attaques des volatiles dégoulinants, créant ainsi un éventail d’origamis impressionnants. J’accours vers ce que j’ose appeler un individu pour ne pas rester sous ces aiguilles liquides. Aussi, je veux voir de plus près ce que je crois être un monstre de papier.

En entrant dans la bâtisse sordide, je n’aperçois rien d’autre que des murs. Des murs qui me serviront d’habits contre la pluie. L’obscurité n’a jamais été aussi épaisse, je brandis ma lanterne de poussières d’atmosphère. Une ombre d’ancienne cheminée défraichie et de fauteuil au style baroque se dessine et se balance au gré des mouvements de mon réverbère de poche. Je m’en approche à pas de velours. J’imagine un feu brûlant l’air lourd et humide devant lequel je pourrais me sécher, me réchauffer. Sur le siège trônent des morceaux de journaux trempés, je les saisis pour pouvoir prendre place sur cette chaise éventrée. L’encre a coulé, le journal est illisible, ce n’est plus qu’un papier noir et gris que j’ai entre les mains. Je me débarrasse de ces feuilles en les lançant au sol. Le bruit de la chute s’apparente à un craquement d’os qu’on aurait fait bouillir pour les rendre visqueux. Je n’y prête pas attention et ferme les yeux en rabattant mes paupières comme des volets sur une fenêtre.

J’aimerais m’assoupir en pensant à la chaleur d’un cœur de maison, mais un léger son de froissement de papier se fait entendre. C’est non sans crainte que je fais réapparaître mes globes oculaires pour pouvoir transformer cette phonographie en photographie. L’image et le son ne font plus qu’un désormais et la pellicule du film qui se déroule devant moi semble dérailler à chacun de mes battements de cils.

Les feuilles du journal se déplient et se lèvent à l’aide de gestes saccadés. Petit à petit, une silhouette aux contours humains se forme. Son profil est filiforme, plat, fin. Ma première impression n’était pas erronée, c’est bien un monstre de papier qui se tient debout à mes côtés. Son corps n’est fait que de faits divers et autres scandales qu’on lit dans les journaux. La rubrique nécrologique à l’endroit du cœur et les courriers du cœur à l’intérieur de la tête. C’est un Homme-Journal qui se présente à moi. Il éclabousse le parquet de gouttelettes noires d’encre. Il trace des tests de Rorschach sur le sol en s’avançant vers moi. Je suis pétrifié. Je ressemble à un putain de pantin sans fils, lui à un origami géant mobile.

Face à moi, je sens sa respiration. Elle fait un bruit de machine à écrire. Il a l’air étrangement cruel avec tous ces visages de morts collés contre sa poitrine. Il s’assoit tout proche de moi, sur l’accoudoir du fauteuil, sort quelques pages de journal de ses entrailles, soupire et se met à lire. Il entrevoit le même feu de cheminée fictif que moi. Il y croit tellement qu’il semble sécher, les mots de son corps se reforment. Il pose sa main sur mon épaule, à la fin de sa lecture, l’Homme-Journal me parlera.

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